« La sobriété ne se limite pas à un changement de comportements individuels ; elle vient aussi percuter le fonctionnement des infrastructures collectives, leur dimensionnement et leur modèle économique »

 

Pour la 4ème saison de l’étude sur les Nouveaux Modèles Economiques Urbains, menée avec Espelia et Partie Prenante et financée par l’ADEME, la Banque des Territoires, et le PUCA, vous avez choisi de vous intéresser au thème de la sobriété. Pourquoi ce choix et sous quel angle ?

Il s’agit d’une étude au long cours sur la transformation des modèles économiques des services publics urbains sous l’effet des transitions écologique et numérique. Nous avons précédemment étudié la recomposition du paysage des opérateurs urbains et la capacité des collectivités locales à organiser les chaines de valeur de ces nouveaux services urbains qui connaissent un glissement « serviciel ». Par exemple dans le domaine de l’énergie, la finalité évolue et l’enjeu n’est plus seulement de distribuer l’énergie mais plus largement de permettre la performance énergétique. Outre les fournisseurs d’énergie, de nouveaux opérateurs émergent ainsi comme des opérateurs de la performance énergétique, comme les bailleurs sociaux ou les distributeurs de matériaux.

Nous avons initié cette quatrième saison il y a 18 mois (sans imaginer que le sujet serait à ce point d’actualité aujourd’hui) car il nous a semblé que l’impact de la sobriété (entendue comme la réduction des quantités consommées) sur le modèle économique des opérateurs (publics et privés) qui délivrent ces services urbains était un angle mort des réflexions.

Ce dernier volet analyse ainsi l’impact de la sobriété sur cinq services urbains : les déchets, l’énergie, l’eau, la mobilité/voirie et l’aménagement. Il vise à montrer que la sobriété ne se limite pas à un changement de comportements individuels, mais vient aussi percuter le fonctionnement des infrastructures collectives, leur dimensionnement et leur modèle économique.

 

 

 

Vous faites le constat que la sobriété percute donc le modèle économique historique des services urbains, les rendant ainsi plus vulnérables. Quels secteurs sont particulièrement exposés ?

Un des apports de notre étude est d’analyser de manière plurisectorielle le phénomène de sobriété en tenant compte des interdépendances entre secteurs. Par exemple, que devient l’incinérateur quand les déchets diminuent de moitié ?

L’eau, l’énergie les déchets ont été les premiers secteurs concernés par la sobriété, parce qu’ils mettent en jeu la préservation de ressources naturelles et/ou ont des impacts importants sur l’environnement. Mais tous les secteurs des services publics urbains sont exposés, sous l’influence des politiques qui encouragent les diminutions de consommation, et des évolutions techniques, technologiques et légales. La hausse des quantités consommées, sur laquelle sont fondés les modèles économiques, ne peut plus être l’hypothèse par défaut.

Finalement, la question que pose l’étude est celle des nouvelles raretés. Avant l’homme était rare et la nature abondante. Or la planète vit en ce début de 21ème siècle une inversion des raretés : désormais la nature est rare et l’homme abondant.

Par ailleurs, la sobriété est souvent vue sous un angle individuel (comment inciter les habitants/usagers à réduire leurs consommations ?) mais on voit bien qu’il y a une dimension collective importante. Par exemple, quand on rend inconstructible un terrain, et donc qu’il perd de la valeur, cette perte de valeur est-elle supportée par le propriétaire ou doit-elle être collectivisée ? Cette dimension collective est souvent oubliée et nous semble pourtant centrale.

 

 

 

Quelles pistes propose votre rapport pour accompagner l’évolution des usages du côté de l’offre et des infrastructures ?

Tout d’abord, l’étude rend explicite le fait que la hausse des quantités consommées est l’hypothèse qui structure le développement des services urbains, et que cette hypothèse est de moins en probable. Plus largement l’étude montre comment la sobriété influe fortement sur le financement, l’exploitation et la gestion des infrastructures des services publics urbains.

L’étude propose des réflexions :

  • Sur la nécessité de repenser le dimensionnement de l’infrastructure en amont et se poser la question des évolutions d’usage sous l’impact de la sobriété.
  • Sur l’adaptation des outils qui existent. Par exemple, le PPI (Plan Pluriannuel d’Investissement) doit intégrer dans la réflexion sur l’investissement les gains apportés par la sobriété ; le PLU doit être repensé pour mieux prendre en compte le dimensionnement des infrastructures dans la planification urbaine.
  • Sur les outils contractuels entre donneurs d’ordre et opérateurs pour s’adapter à la sobriété, comme le contrat de performance déchet. La question centrale est de décorréler la rémunération de l’opérateur sur les quantités vendues.

De manière générale l’outil « délégation de service public » manque sans doute un peu de souplesse pour s’adapter aux nouveaux besoins. Il ne permet que des variations à la marge du modèle et/ou en fin de contrat. Il faut peut-être repenser la contractualisation pour permettre une plus grande adaptabilité.

 

 

 

Cette saison 4 s’inscrit dans l’exploration au long cours des « nouveaux modèles économiques urbains » réalisée avec Nicolas Rio (Partie Prenante), Hélène Delhay et Clément Fourchy (Espelia), grâce au soutien de l’ADEME, du PUCA/POPSU – Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines et de la Banque des Territoires.

 

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