« La gouvernance des délégations de service public permet de faire converger les intérêts de l’autorité organisatrice et de l’opérateur, dans la mesure où ce dernier est directement associé à la performance économique du service. C’est un modèle qui suscite beaucoup d’intérêt de la part de nos voisins européens dont les gouvernances et législations locales permettent malheureusement rarement de copier le modèle ».

Votre entreprise est  spécialisée dans le transport public de voyageurs. Elle opère de nombreux réseaux de transport urbain en Europe. En quoi le cadre européen facilite-t-il l’accès aux marchés de transport urbain dans les pays de l’UE ?

Keolis opère des réseaux de transport en Europe depuis une vingtaine d’années, principalement dans les pays du nord de l’Europe : Belgique, Suède, Danemark, Royaume-Uni, Pays-Bas.

Le droit européen de la concurrence consacre la liberté de choix de mode de gestion des transports publics par les autorités locales et garantit le respect des procédures de concurrence selon le principe de « fair competition ». Il oblige les autorités organisatrices à faire la publicité de leurs appels d’offres dans les journaux officiels.

L’exploitation de réseaux européens, au-delà des spécificités locales, témoigne de convergences en termes d’exigences juridiques, de standards de qualité, de critères de performance à satisfaire. Les pays européens observent avec attention les pratiques dans les pays voisins. Cette attention réciproque est une source d’enrichissement, à l’heure où le secteur du transport urbain évolue très vite, avec les enjeux liés à la transition énergétique, l’usage des technologies et du digital, le développement de la multimodalité, l’arrivée des véhicules autonomes ou encore la question du transport à la demande.

Développer des réseaux de transport à l’international, c’est à la fois se confronter à des défis – de langues, de cultures et de pratiques différentes – mais c’est surtout un enrichissement permanent qui nous permet de questionner et d’améliorer nos pratiques.

 

 

Après l’ouverture à la concurrence du fret et du transport international de voyageurs par le rail, la France prépare l’ouverture du marché dans le domaine du transport ferroviaire de voyageurs au niveau national et régional. Quel est votre retour d’expérience en tant qu’opérateur dans les pays ayant déjà ouvert ce domaine à la concurrence ?

Notre entreprise est présente dans trois pays ayant ouvert le secteur ferroviaire à la concurrence : l’Angleterre, l’Allemagne et les Pays-bas.

C’est l’Angleterre qui a entrepris la démarche en premier, avec la privatisation de British Rail en 1995.

Ce que nous observons, au-delà des clichés souvent véhiculés, c’est que le résultat est positif. Tous les indicateurs démontrent une amélioration, que ce soit en termes de sécurité, de fréquentation ou encore de satisfaction des clients. Malgré une infrastructure contrainte, le nombre de passagers dans les trains est en hausse constante.

Certes, la mise en place du système n’a pas été exempte de difficultés. Il y a eu des appels d’offres interrompus, des attributions contestées, mais on a aussi observé une maturité des autorités qui ont su remettre en cause leur procédure d’appels d’offre pour l’améliorer. Par ailleurs, si on regarde le coût global du kilomètre ferroviaire produit en Angleterre, on observe qu’il est particulièrement concurrentiel par rapport à d’autres systèmes.

En Allemagne, le système est différent. Contrairement à l’Angleterre où l’opérateur est étroitement associé aux performances économiques et commerciales du réseau, il existe rarement en Allemagne un intéressement de l’opérateur aux résultats. Ce système suscite moins de créativité et d’innovation de la part des opérateurs car la convergence avec les intérêts de l’autorité organisatrice est moins évidente.

 

 

Parallèlement à l’ouverture à la concurrence des marchés des transports et à la création du réseau transeuropéen de transport, le thème de la «mobilité durable» est chère à l’UE, qui s’est fixé un objectif de réduction de 60% des émissions de gaz à effet de serre  liées aux transports d’ici à 2050.  Quelles solutions sont adoptées en Europe pour répondre à cet enjeu, notamment dans les réseaux exploités par Keolis ?

Les pays du nord de l’Europe ont engagé très tôt des politiques volontaristes pour accélérer le développement des énergies renouvelables. En France, nos premières expériences sont récentes (premier réseau de bus à haut niveau de service fonctionnant à l’électricité à Amiens, « Tram’bus » électrique mis en place par la Communauté d’Agglomération du Pays Basque…) car la loi sur la transition énergétique ne date que de 2015 et son décret d’application de 2017.

En Suède, Keolis exploite 1800 bus qui fonctionnent tous en « fossil free ».  Dans certaines villes, les autorités organisatrices ont exigé que les bus soient alimentés au biogaz, un procédé qui se retrouve maintenant dans des villes comme Lille. Ces innovations nées dans les pays du nord se sont exportées dans d’autres pays européens.

Pour que les innovations se développent, je constate qu’il faut à l’origine une volonté politique forte, qui assume que l’innovation ait un coût souvent supérieur aux solutions existantes, et un opérateur professionnel capable de travailler avec les fabricants pour une mise en œuvre concrète efficace.

Toutes les innovations développées dans nos réseaux en Europe (par exemple l’usage de véhicules électriques avec recharge en dépôt, les politiques d’incitation à la conduite douce pour moins dépenser d’énergie…) nous permettent de disposer d’un panel d’innovations qui enrichit sans cesse nos offres pour les collectivités locales dans ce domaine.

 

 

Le secteur du transport public urbain est très fortement concurrentiel. Les entreprises françaises, fortes de leur expérience opérationnelle, occupent actuellement des places de leaders mondiaux dans le domaine. Mais France n’est pas le seul pays où existent des groupes de transport. D’autres groupes européens se déploient en Europe, en dehors de leurs frontières et notamment en France. Quels  sont les atouts des opérateurs français sur les marchés européens ?

Le modèle de la délégation de service public est, à cet effet, remarquable. Il permet d’équilibrer le respect de la volonté politique de l’autorité organisatrice, élue démocratiquement et donc responsable de ses choix devant les électeurs, et l’exécution par un opérateur professionnel selon un calendrier et des modalités encadrées.

La gouvernance des délégations de service public permet de faire converger les intérêts de l’autorité organisatrice et de l’opérateur dans la mesure où ce dernier est directement associé à la performance économique du service. C’est un modèle qui suscite beaucoup d’intérêt de la part de nos voisins européens dont les gouvernances et législations locales permettent malheureusement rarement de copier le modèle.

Certaines expériences démontrent néanmoins une volonté de s’inspirer du modèle français. En s’inspirant du modèle français, une autorité organisatrice suédoise avec laquelle nous travaillons a mis en place un système d’intéressement de l’opérateur à la performance commerciale.

Hors Europe, la ville de Newcastle (dans l’état du New South Wales en Australie) nous a sollicité pour exploiter l’ensemble des modes de transport sur son réseau, avec une approche sous l’angle de la mobilité et de la multimodalité inspirée des délégations de service public françaises. À Boston, enfin, nous sommes passés, par le biais d’un avenant, d’une approche de production kilométrique pour les trains du Massachussetts à une approche permettant d’intéresser l’opérateur aux recettes issues de la fréquentation des trains.

Aujourd’hui sur les marchés internationaux, nous sommes en concurrence avec des opérateurs anglais, allemands, chinois. Les fondamentaux qui nous permettent de réussir sont essentiellement la performance opérationnelle (sécurité, ponctualité, propreté, disponibilité…) et les solutions innovantes (transport à la demande, usage des technologies, etc…). Enfin notre succès tient également à l’engagement des salariés qui exécutent leurs missions avec un véritable esprit de service public.