« La mise en place d’un cadre commun européen pour la réutilisation des eaux usées est fondamentale ; il garantira aux états membres et aux consommateurs un minimum de standards de qualité communs, permettant de créer une relation de confiance sur ce sujet particulièrement concerné par les risques sanitaires et environnementaux ».

Qu’est-ce que la réutilisation des eaux usées et en quoi est-elle un enjeu socio-économique majeur pour la France et l’Europe ?

Le changement climatique, l’évolution des usages et l’évolution de la démographie posent de nouveaux défis pour la gestion de l’eau en Europe.  En France par exemple, avec le changement climatique, de plus en plus de zones sont soumises à des périodes de stress hydrique avec des restrictions d’usage temporaires. Cette année nous sommes ainsi dans une période particulièrement sèche et plusieurs départements sont ainsi déjà en restriction.

La tension sur la ressource en eau est une réalité et la France, contrairement aux idées reçues, n’est pas épargnée.  La prise de conscience sur ce sujet a débuté relativement tardivement et les réflexions sur la réutilisation des eaux usées sont récentes.

La réutilisation des eaux usées consiste en l’utilisation d’eaux usées traitées en fonction de l’usage avec des objectifs de valorisation et de maîtrise des risques sanitaires et environnementaux. Il s’agit d’utiliser l’eau en sortie de station d’épuration, traditionnellement rejetée dans le milieu naturel, pour d’autres usages tels que l’agriculture.

La réutilisation des eaux usées ou reuse, est une des pistes pour répondre aux enjeux de rareté, qui doit se combiner, selon les contextes locaux, avec d’autres solutions telles que la maitrise des consommations et des usages, l’amélioration de la performance des réseaux…

 

Comment l’Europe encadre – t-elle cette pratique ?

Jusqu’à récemment, il n’existait pas de cadre commun pour la reuse en Europe, qui était toutefois encouragée dans différents textes : la directive cadre sur l’eau la présentait ainsi comme une des mesures possibles pour une gestion durable de la ressource. La Directive Eaux Résiduaires urbaines stipulait également que les eaux usées traitées devaient être réutilisées à chaque fois que cela était approprié.  Aujourd’hui, l’Europe est sur le point de se doter d’un cadre commun à travers un projet de règlement sur la réutilisation des eaux usées épurées pour un usage agricole.

Dans ce projet de règlement, la Commission européenne propose des exigences minimales concernant la qualité de l’eau en fonction de la destination des productions agricoles et la méthode d’irrigation. Ainsi pour des cultures vivrières dont la partie comestible est en contact avec l’eau, la qualité maximale est requise.

Concernant la surveillance, le texte établit des fréquences minimales de contrôle en fonction de la qualité de l’eau recherchée. Elle propose également un cadre pour la gestion des risques : les exploitants devront décrire l’ensemble du système de réutilisation de l’eau, identifier les dangers potentiels ainsi que les populations ou environnement à risque d’exposition.

La mise en place d’un cadre commun européen dans ce domaine est fondamentale ; il garantira aux états membres et aux consommateurs un minimum de standards de qualité communs, permettant de créer une relation de confiance sur ce sujet particulièrement concerné par les risques sanitaires et environnementaux.

 

Quels sont les pays européens les plus en pointe sur le sujet ?

Les pays du pourtour méditerranéen, fortement touchés par les stress hydrique ont mené des réflexions bien avant nous sur le sujet. La réutilisation des eaux usées est une pratique largement généralisée dans certains pays comme l’Espagne (Madrid s’est fixé pour objectif de satisfaire 10% de la demande en eau par la réutilisation), ou Chypre qui ambitionne de réutiliser à terme 100% des eaux usées.  L’Europe réutilise déjà 1,7 milliard de mètres cubes d’eau, mais pourrait aller jusqu’à 6,6 milliards à l’horizon 2025, selon la Commission Européenne.

Hors Europe, on peut citer le cas d’Israël, champion du monde de la spécialité avec 80 % des eaux usées réutilisées.

La France est en retard dans ce domaine par rapport à d’autres pays européens et les marges de progrès sont considérables.

Un positionnement clair des autorités sanitaires sur le sujet est un préalable indispensable.  La mise en œuvre du règlement pourrait  aider, en clarifiant le cadre d’action, à respecter  ce préalable.

Par ailleurs il n’y a pas encore de modèle économique clair pour la reuse dans notre pays. Le traitement et le transport de l’eau de la station d’épuration à ses utilisateurs finaux a effectivement un coût non négligeable. Tant que les utilisateurs qui pourraient bénéficier de la réutilisation des eaux usées, par exemple les agriculteurs, pourront bénéficier de ressources en eau à moindre coût (prélèvements dans le milieu naturel), la reuse ne se développera pas à grande échelle en France.

 

La France présente donc un certain retard en la matière… Pourtant, ses opérateurs historiques, leaders mondiaux sur le sujet, mettent largement leurs compétences au service de nos voisins européens…

Dans le domaine de la reuse, il n’existe pas de freins technologiques, les techniques sont maitrisées pour atteindre les seuils définis par les réglementations.  Naturellement, nos entreprises qui sont des leaders mondiaux dans le domaine de l’eau et l’assainissement contribuent ainsi à de nombreux projets de réutilisation des eaux usées à l’international.

Ainsi, par exemple, à Milan, SUEZ a mis en œuvre un vaste plan de recyclage des eaux usées et de production d’eau d’irrigation agricole, opérationnel depuis 2004. Ce projet a permis de concilier enjeux économiques et protection d’un milieu naturel particulièrement fragile : l’agriculture a pris un nouvel essor et l’équilibre de l’écosystème environnant a été rétabli. En période de sécheresse, la totalité des eaux traitées est utilisée pour l’irrigation de 22 000 hectares agricoles. À l’été 2006, elles ont permis de sauver jusqu’à 80 % des cultures de maïs et de riz, selon les estimations d’agriculteurs locaux. L’agriculture milanaise a renoué avec sa tradition maraîchère. Les cultures d’aliments particulièrement sensibles à la qualité de l’eau (tomates, pommes de terre, certaines variétés de riz…) avaient été suspendues à cause de la pollution organique de l’eau de la rivière et la mauvaise qualité du traitement des eaux usées : elles ont pu reprendre.